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L’absurdité et l’arrogance

jeudi 25 janvier 2007, par Pierre Lévy


Le 1er janvier 2007, Angela Merkel a pris la présidence de l’Union européenne. Ses premiers mots furent pour affirmer sa volonté que feu le traité constitutionnel entre en vigueur d’ici 2009. On ne sait ce qui l’emporte, dans ces propos, de l’absurdité ou de l’arrogance. Absurdité parce qu’un tel objectif est totalement hors de portée des dirigeants européens. Il leur a fallu un an pour comprendre (et Valéry Giscard d’Estaing ne l’a toujours pas réalisé – un problème de fin de moi, sans doute) qu’on ne pourrait faire revoter les Français (et les Néerlandais) sur le même texte. Il est désormais question d’en préserver la « substance », en en changeant l’habillage.

Passons sur la désinvolture du procédé, qui revient à prendre les électeurs pour des benêts. Et souvenons-nous de ce que disaient les partisans du Oui : le texte représentait un point d’équilibre unique entre les intérêts et les conceptions des Vingt-cinq gouvernements – il avait fallu plus de deux ans pour élaborer un tel compromis, négocié finalement aux forceps. Or, depuis près de trois ans, les points de vue des pays-membres n’ont cessé de s’éloigner les uns des autres, entre ceux qui ne jurent que par plus de fédéralisme et ceux qui ne veulent entendre parler que d’un grand marché, ceux qui font mine de vouloir promouvoir un (improbable) « modèle social européen » et ceux qui jettent les bras au ciel en prétendant que feu le traité était déjà limite collectiviste… Du reste, les jumeaux Kaczynski qui dirigent la Pologne ont fait savoir qu’ils ne signeront rien, une détermination qui n’a d’égale que l’ironie toute britannique qu’opposera le successeur d’Anthony Blair à toute tentative de faire revivre le cadavre constitutionnel.

Et si par hypothèse, les gouvernements s’entendaient unanimement sur un projet-bis, il leur faudrait encore recommencer à zéro le processus de ratification, et faire un sans-faute dans les vingt-sept pays. On le voit, même le brillantissime chef de la diplomatie française, qui fut jadis maire de Lourdes, serait impuissant pour un tel miracle.

L’aboutissement du projet est donc hautement improbable. Pour autant, cela n’excuse en rien l’incroyable arrogance qu’affichent la chancelière allemande et ses pairs, quant au fond. Car il y a comme un malentendu : les Non français et hollandais ne sont pas un « problème » à résoudre ; mais des décisions prises par les peuples. La chancelière devrait en outre faire preuve de plus de modestie : juridiquement, l’Allemagne elle-même n’a pas ratifié le traité constitutionnel. Certes, les parlementaires ont bien approuvé le texte, mais le président fédéral ne l’a pas signé, arguant d’un infime détail : la Cour constitutionnelle doit statuer sur sa compatibilité avec la constitution allemande. Et les juges de Karlsruhe ont indiqué qu’ils ne donneraient aucun feu vert tant qu’on ne leur présenterait pas un texte définitif. Imparable.

Que Jacques Chirac – qui vient de rendre hommage au « génie européen de l’Allemagne » – se soit proposé pour collaborer en vue du contournement du vote de ses concitoyens n’est pas le moins affligeant de cet incroyable projet. Ce faisant (si l’on ose dire), il restera probablement dans l’histoire des cinq Républiques successives comme le chef de l’Etat qui aura violé avec le plus d’aplomb le premier devoir de sa charge – le service du peuple souverain.

Nul n’accuse Angela Merkel, qui fut élevée en RDA, de nostalgie pour le régime nazi. Mais, précisément au nom même de l’amitié franco-allemande qu’on s’efforça de construire après la guerre, une certaine prudence devrait la mettre en garde contre des phrases telles que « il faut qu’avant les élections européennes de 2009, le traité constitutionnel ait été adopté » [1]. D’aucuns pourraient se souvenir qu’il y a près de 70 ans, on sommait ainsi la France d’entrer dans l’« Europe nouvelle » : « aucune nation européenne ne doit se mettre en travers du processus d’organisation du continent ».

C’était un certain Joseph Goebbels.

Pierre Lévy, La Lettre de Bastille République Nations, numéro 27, 25 janvier 2007

Documents joints

Notes

[1] Arte, 02/01/07


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